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vital journal viral #9

Du 10 au 16 mai 2020

Ce journal a débuté le 15 mars 2020 ; tenu au jour le jour, il est mis en ligne chaque dimanche sur ce site.

Dimanche 10 mai 2020

« Le changement, c’est maintenant. » Je n’ai pas oublié ce slogan. Je me vois encore le découvrir dans les colonnes de Libération en janvier 2012 et je l’entends à nouveau, huit ans plus tard, alors que les choses ont empiré depuis. Pourtant, aujourd’hui ce slogan a disparu mais « l’après » ou « le jour d’après » qu’on lit partout désormais contiennent les mêmes promesses, les mêmes envies, les mêmes fantasmes. Je vois bien que fleurissent les remises en question et elles sont nécessaires. Je rêverais que tous les désirs de changement se réalisent, j’aimerais croire aux beaux lendemains (De beaux lendemains, un roman tragique et magnifique de Russell Banks, adapté au cinéma par Atom Egoyan, un bijou, et une librairie désormais, à Bagnolet, pas loin de chez moi). Je voudrais rester optimiste. Mais quand j’entends que rien ne sera plus jamais comme avant, bien malgré moi je repense à la campagne électorale de François Hollande et ça me coupe les pattes, comme disait mon grand-père. Me revient aussi le « Plus jamais ça » lié à la Shoah, devenu un appel universel (et combien de crimes contre l’Humanité, de massacres, de tueries, depuis ? Combien d’assassinats de masse ?) ; ce même slogan a d’ailleurs été repris le 1er mai et ces derniers jours, seize associations et syndicats ont lancé une pétition pour un “Jour d’Après” écologique, féministe et social suite à la tribune « Plus jamais ça, préparons le jour d’après » publiée sur France info à la fin du mois de mars dernier.
Non, ce qui arrive ne sera pas toujours beau à vivre.
Les offres promotionnelles fleurissent à nouveau, les réductions de printemps bourgeonnent, les messages publicitaires reviennent en masse sur nos boîtes mail. Tout est soldé. Et à chaque fois, j’ai comme l’impression que c’est notre monde qu’on a soldé.
Il suffit de voir combien d’alertes je reçois depuis quelques jours. Bien évidemment, il faudrait privilégier le « seconde main » mais est-ce que tous ces objets à vendre auront été nettoyés ? Est-ce que tous les gestes barrières seront respectés entre vendeurs et acheteurs ? Et combien de kilomètres feront les automobilistes pour aller récupérer leur nouveau bien ?
Je voudrais croire au changement. Et nous sommes nombreux à le vouloir, à ne plus accepter de vivre comme avant le 15 mars, à espérer un monde meilleur, une vie plus douce, avec plus de bienveillance, de solidarité, de civisme, d’entraide, de compétences mises en commun, de partages, d’équité. Nous sommes nombreux à espérer que les richesses économique, artistique et personnelle puissent « profiter » à tout le monde. Et que nous apportions un soin tout particulier à la planète, à la terre, à l’air, à l’eau. Aux hommes et aux femmes. Au monde végétal. Et au monde animal.
Je voudrais y croire. Je l’espère même.
Mais qui se pose la question ? Combien sommes-nous ? Certes, nous sommes nombreux. Mais pour cela, il faudrait déjà pouvoir sortir du confinement sans dégâts physiques, psychologiques, économiques et financiers. Pour cela, il faut du temps. Il faut du calme. Quand la cellule familiale a explosé, quand certains en sont venus aux mains, quand d’autres sont morts ou luttent pour ne pas crever, est-ce que les premières pensées des survivants iront au monde de demain ?
De nombreuses personnes n’auront pas les moyens de se poser la question. Pour cela, il faudrait un geste fort de l’État, de la part des puissants, des banques et des compagnies d’assurances, de toutes celles et de tous ceux qui ont du pouvoir, de l’argent. Le changement ne pourra venir que de là, en légiférant, en imposant, en redistribuant. Mais oseront-ils, le voudront-ils ? Jusqu’ici, ils ont tellement fait pour garder leur place et leur argent au chaud. Pourquoi cela changerait-il maintenant ? Alors que la crise liée au coronavirus a été mal gérée. Alors que rien n’a été fait pour demander aux entreprises qui s’en mettent plein les fouilles depuis des années de payer leurs impôts. Alors que d’autres entreprises liées au numérique sont de plus en plus côtées en Bourse. Tandis que l’économie craque partout.
Alors, oui, chaque geste compte. Chacun de nous peut refuser d’acheter ceci, de consommer cela. Nous avons ce pouvoir-là. Mais que se passera-t-il demain quand notre préoccupation principale sera de chercher un nouveau travail, de payer le loyer de l’appartement, de nourrir les enfants ?
Non, ce qui arrive ne sera pas toujours beau à vivre.

*

Je remarque que les lectrices et lecteurs de ce journal sont deux fois moins nombreux depuis deux semaines. Est-ce dû à la fin du confinement qui se précise ? Trop de propositions à lire ? Un ras-le-bol général ? Un manque d’intérêt soudain pour les écritures personnelles ? Envie de lire des textes qui seraient moins reliés à l’actualité ? Ou est-ce moins bien écrit ? Est-ce moins intéressant ? Comme la ville, vous ai-je soûlé.e.s ? Dans le même temps, de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux annoncent qu’elles arrêteront d’écrire, de publier et de partager à partir de ce soir. C’est dommage. Nous ne sommes qu’en liberté provisoire et surveillée. Et même si le pire n’est jamais certain, j’ai de bonnes raisons de penser que ce qui arrive ne sera pas toujours beau à vivre et qu’il serait bon de continuer à témoigner.

Lundi 11 mai 2020

Pas un mot de l’Education nationale, rien depuis l’annonce d’une sortie de confinement par le Président Macron. Rien pour nous rassurer ou nous dissuader. Rien pour nous aider à prendre des décisions. Heureusement, la Fédération des parents d’élèves se démène. Et les maires, qui se sont retrouvé au pied du mur du jour au lendemain, prennent eux aussi des décisions responsables, raisonnables, courageuses. Des mots que je serais incapable d’attribuer à ceux du gouvernement. Ici, beaucoup d’entre eux ont dit non. « C’est pas safe, votre truc, on ne va pas faire prendre de risques au personnel et aux gosses, ça va pas la tête ! » Surtout qu’on nous a colorié en rouge, nous. Comme mon fils me le dit : « Papa, on n’a vraiment pas de chance, on vit dans un département pauvre, on se moque souvent de nous et maintenant on est aussi le département où il y a le plus de morts, on va encore se moquer de nous. » Ce n’est pas si simple mais oui, on pourrait voir les choses comme ça.

Hier, il y avait un nouveau sondage à remplir en ligne. J’ai répondu aux questions. Elles étaient prosaïques, claires. Lors du précédent sondage, plus de 70% des parents de la Seine-Saint-Denis avaient dit préférer garder leurs enfants avec eux malgré les problèmes générés. Il y avait un autre document à remplir. Celui-là concernait uniquement l’école de ma fille et émanait de son directeur. C’était court, lapidaire, clair et net : « Allez-vous mettre vos gosses lundi à l’école, oui ou non ? » Quand j’ai reçu ce mot sans autre explication, et tandis que je lisais par ailleurs les modalités pratiques liées à la reprise dans certains établissements – et qu’on appelle « protocole » (comme ils aiment nous abreuver de mots abscons comme « présentiel », « distanciel », « scénario » ou « continuité » pédagogique, « remédiation », « vacances apprenantes »), ils auraient pu l’appeler « protécole »), – je n’ai pas été très rassuré.
Après en avoir discuté avec la mère de mes enfants ce week-end, avec eux aussi, après avoir lu un peu partout les mêmes choses, nous avons décidé de continuer comme ça tant que la situation ne serait pas éclaircie, tant que nous ne serions pas rassurés (« rassurancés », pourraient-ils inventé rien que nous).

Entretemps, le Président du Conseil général du 93 nous a envoyé un mot. Entretemps, les masques qui étaient destinés aux habitants et aux professionnels de Montreuil ont été volés à la frontière espagnole. Entretemps, aucune nouvelle rassurante. Entretemps, des gens qui sautent de joie (pas moi, pourquoi ?). Entretemps, un feu d’artifice à minuit, dans le quartier de la Noue, juste à côté de chez moi, pour « fêter » la fin du confinement. Comme j’ai d’abord cru entendre des coups de feu, il m’a fallu aller sur twitter (où n’importe qui poste des infos sur n’importe quel sujet désormais : tu veux une réponse à une question que tu ne te serais jamais posée, elle sera sur twitter) pour comprendre ce qui s’était passé. Entretemps, le vent, l’orage, la pluie.

*

Ils sont tellement chouettes, les jurés de l’académie Goncourt, et ils sont tellement pleins d’empathie qu’ils ont choisi de dévoiler le nom des lauréats des prix Goncourt du premier roman, de la nouvelle et de la biographie un peu plus tôt que d’ordinaire. Afin d’aider les libraires au moment de la réouverture de leurs magasins. Pardon mais je suis mort de rire ! Allez, amusons-nous un peu, ce n’est pas tous les jours qu’on se marre en ce moment. Alors, c’est qui qui repart avec son filet garni, hein, c’est le Kiki de qui qui gagne une nouvelle fois ? Gallimard, Mercure de France (autrement dit : Gallimard) et Grasset, eh oui ! « Si rien ne bouge, le ciel devient rouge », dit la chanson. Il y a un autre air qui me revient ce soir. C’est celui des bijoux, de Gounod. Les paroles ne sont pas exactement celles-là mais vous le reconnaîtrez : « Ah ! je vois toujours les mêmes en ce mouroir ! »

Mardi 12 mai 2020

17 mars - 12 mai :
2 mois moins 5 jours, 8 semaines, 56 jours, 3.360 heures, 201.600 minutes, 12.096.000 secondes après,
je monte dans le métro à La Croix-de-Chavaux,
traverse Paris sous la ville,
sors de terre, une heure plus tard,
marche dans une autre ville que la mienne,
et entre dans un appartement qui n’est pas le mien,
là où a débuté ce journal.

Celles et ceux qui ont suivi ce journal savent qui je viens de retrouver.

Quand, avant de partir, j’ai dit aux enfants où j’allais ce soir, mon fils s’est exclamé, tout en spontanéité et innocence enfantines : « Tu vas bien t’amuser, papa ! ».

Mercredi 13 mai 2020

Les libraires ont commencé à rouvrir les portes de leur magasin ou sont sur le point de le faire. Durant l’assignation à résidence, j’ai continué à échanger avec elles, avec eux. Par mail surtout. Et parfois par téléphone. Une réouverture demande beaucoup d’efforts, du jus de cerveau, de l’arrachage de cheveux, du réaménagement et un peu d’investissement aussi (Plexiglas, gel, masques, scotch…). Bien évidemment, les libraires sont heureux de reprendre mais pas dans n’importe quelles conditions. La plupart d’entre eux avaient mis en place la possibilité de commander en ligne et de retirer la commande devant le magasin. Cette fois, il va falloir ouvrir les portes, accueillir des gens, leur demander de se laver les mains, de marcher ici et pas là, de porter un masque. Le libraire en flic ! Mais, chacun sera content de se voir, l’un cherchera de quoi le cultiver, le distraire, l’informer, le faire rêver… et l’autre sera là pour le conseiller, à un ou deux mètres, les yeux dans les yeux. Bon… Il faut savoir aussi que beaucoup de libraires seront au chômage. Imaginez une librairie qui habituellement accueille une centaine de personnes par jour. Là, elle ne pourra recevoir que 3 ou 4 personnes en même temps dans le magasin. Si une dizaine de salariés sont présents habituellement, là ils seront beaucoup moins.
Les librairies rouvrent. Les gens sont contents. Autour de moi, c’est le soulagement. « Les enfants vont à nouveau pouvoir lire ! », me dit-on.

L’agence pour laquelle je travaille accompagne plusieurs maisons d’édition littéraires indépendantes. Les libraires rouvrent et ces maisons d’édition ont quasiment toutes repoussé leurs publications. Aucune rentrée d’argent dans les prochains mois. Au contraire même. Les libraires vont sans doute retourner certains de leurs livres. Alors, mon travail, notre travail avec Julie, est de sensibiliser les libraires. Et de leur demander de faire attention à « nos » éditeurs. Nous avons commencé à le faire par mail, par téléphone et sur les réseaux sociaux. Une newsletter est prête à être envoyée. Les libraires ont l’air de suivre ce mouvement.

*

« Portrait de ville, cette ville soûle est aussi une rêverie amoureuse en forme de fleuve, qui dessine des trajectoires en quête d’un profil d’équilibre. »

Cette phrase est issue d’une recension de La ville soûle sur le blog L’espadon. Comme le livre est actuellement disponible dans trois librairies, je me demande si c’est de mon livre fantôme qu’il est question ici. Remerciant l’auteur de cette chronique, je réalise, lisant sa réponse, que cet homme a lu l’ensemble et l’a même aimé.

Jeudi 14 mai 2020

École (suite). No comment !

« L’école XXX ouvrira le 18 mai dans les locaux [d’une autre école], en priorité aux ayants-droits qui disposent d’un justificatif (enfants de soignants, ratp, SNCF, employés communaux, enseignants du 1er degré).
Si vous n’êtes pas prioritaires mais que vous voulez que votre enfant soit accueilli à l’école, le conseil des maîtres décidera de la fréquence de l’accueil de votre enfant en fonction des capacités d’accueil du site. Dans un premier temps, seuls les ayants-droits seront accueillis, les 18 et 19 mai puis dans un second temps les élèves qui seront désignés par le conseil des maîtres et dans un troisième temps, peut-être courant juin, les autres élèves toujours sur la base du volontariat… (1 jour sur 8 ou 10 ?)
Merci de nous le signaler pour que l’équipe enseignante puisse s’organiser. Les groupes constitués ne seraient pas nécessairement des groupes classe, mais multi niveaux, et ne seraient pas non plus nécessairement avec leur enseignant... »

Vendredi 15 mai 2020

« Comment appelle-t-on le passage de l’état liquide à l’état solide ?
– La solidification.
– Et comment appelle-t-on le passage de l’état solide à l’état liquide ?
– La liquidation ? »

Samedi 16 mai 2020

Ceux qui font de nous des chirurgiens. Ceux qui ressemblent à un bonnet de soutien-gorge, à un slip kangourou. Les tissus colorés, les rayures, les couleurs nationales, Dark Vador à chaque coin de rue, sur un vélo le plus souvent. Ceux qui se nouent ou s’élastiquent. Ceux qui décollent les oreilles, qui glissent. Ceux qui sont bricolés, ceux qui ont été balancés sur la chaussée. Ceux qui pourraient cacher une classe entière d’enfants, ceux qui nous rappellent des scènes de films, avec diligences ou banques braquées. Les cousus mains, les industriels fabriqués par je-ne-sais-qui, je-ne-sais-où mais qui ont pris l’avion. Les jetables, les lavables, les pas recyclables. Ceux qui reposent sur le front ou le plus souvent sur le menton. Ceux qui sont accrochés à un sac à dos, qui dépassent de la poche arrière d’une paire de jeans. Ceux qui ne protègent rien, ceux qui nous étouffent, ceux qui font de jolis yeux. Celui qui est plié dans un tote bag, cet autre qui est chiffonné dans un sac plastique, fermé. Ceux qui n’ont pas de plis, ceux qui en ont deux, trois ou plus. Ceux qui sont fabriqués un par un, ceux qui sont vendus par lots de deux, de cinq, de cinquante. Ceux qui s’achètent, se donnent, se volent. Ceux qui ne protègent pas beaucoup, ceux qui filtrent les particules fines. Les humbles, les m’as-tu-vu, les simples, les ostentatoires, les avantageux, les signes extérieurs de richesse. Les « do it yourself », les personnalisés, les customisés, les rigolos, les militants, les pas contents, les transformés, les anti-fuites : masques de bricolage ou de plongée, filtres à café ou à aspirateur, soutiens-gorge, couches pour les bébés ou l’incontinence masculine, coquilles de protection pour sports de combat.

*

Obnubilé par les masques, les distances à respecter, les sièges sur lesquels il est recommandé de ne pas s’asseoir, j’avais oublié que je retrouverais dans le métro les « Allô ! Allô ! Allô ! Ça va couper ! », les « J’t’entends pas j’te dis ! », les « T’es où ? », les « Eh ben moi je bla-bla-bla... ». Métropismes, parfois je vous hais !


Montreuil,
11 mai 2020

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le dimanche 17 mai 2020