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Daniel Bourrion | téléphones

► Vingt-cinquième participation aux Vases communicants en compagnie ce mois-ci de Daniel Bourrion. Infra vous pourrez lire son texte. Ma proposition, les jours où ça, se trouve aux côtés d’autres voix amies, Face Écran. Quant à la liste des échanges du mois, elle pourra être consultée sur le blog tenu avec vigilance par Brigitte Célérier que nous remercions une fois encore.

 
 
 

 

DANIEL BOURRION | TÉLÉPHONES


 
 
... que l’on croisait parfois au détour de nos errances solitaires sur la planète dévastée accrochés sur leur mur comme d’étranges coquillages de feu repérables de très loin depuis la route et faisant à l’horizon des taches d’un rouge exactement de la même nuance que les plaies ouvertes sur nos corps par les balles nous touchant tuant lors des échauffourées de plus en plus rares maintenant que nous nous étions quasi tous entretués pour on ne savait plus vraiment quoi, survivre sans doute, et encore, on finissait par en douter cependant qu’on s’approchait donc de l’appareil antédiluvien avec la prudence nécessaire – ça aurait tout aussi bien pu s’avérer un piège, de ceux tendus pour qu’une cible s’arrête à la distance parfaite pour le tireur embusqué quelque part très loin derrière et dont on ne saurait rien, ne verrait rien, n’entendrait rien que, quelques millisecondes avant l’impact, le bruissement d’un projectile arrivant vers notre nuque.

Debout devant, il y avait encore ces longues minutes durant lesquelles il fallait examiner aussi le dispositif lui-même, repérer d’éventuels déclencheurs pouvant faire exploser l’engin à l’instant où on le frôlerait, prendre la mesure de toute chose.

On osait enfin : on posait sa main sur la partie mobile du combiné, on la faisait pivoter infiniment lentement vers les nuages, on attendait encore quelques secondes que rien ne se passe, on approchait son oreille.

Le plus souvent, il n’y avait que le mort souffle du rien et l’on savait alors que la ligne avait été coupée par quelque saboteur ou, plus sûrement à présent, par le temps qui rongeait tous les fils.

Parfois aussi, un crachotement venait, des craquements dont n’y reconnaissant que la respiration mécanique des choses on finissait par se lasser.

Très rarement quand même on entendait plus ou moins distinctement posés sur la bruine des sons une chose dont on savait immédiatement, à un froissement de notre intérieur, que c’était une respiration humaine, la signature d’un autre. On ne parlait pas, on ne bougeait plus, on écoutait et on savait qu’à l’autre bout du fil quelqu’un faisait de même, dont les mains certainement devenaient comme les nôtres moites et brûlantes de haine.

Après quelques minutes, quand la certitude était devenue une évidence, on s’éloignait finalement, on laissait l’appareil tel que avec son combiné déplié lui faisant à présent une sorte de corne inutile, on recommençait à marcher : quelque part, pas très loin, on savait à présent être attendu – on arrivait.
 
 
Texte : Daniel Bourrion (mai 2013) — Photo : Christophe Grossi (Brétigny-sur-Orge, 2011)


Daniel Bourrion n’a jamais été Jean-Louis Aubert mais Robert Smith, ce qui ne l’a pas empêché d’écrire avec sa paranoïa habituelle sur ce téléphone qu’il aura reçu sur écran.
L’écriture de Daniel Bourrion est un paysage traversé, habité, creusé, labouré, dévasté,..., par les Hommes d’hier et d’aujourd’hui, des Hommes souvent inquiets ou morts. Sa terre lorraine natale, son enfance, les langues heurtées (maternelle & paternelle), son rapport à la filiation, à la déshérence, à l’écriture et la présence des guerres font partie de ses Légendes, cet univers où se mêlent souvenirs, histoires personnelles et fictions.
Sur Face Écran, son site (j’aimais aussi son Face Terre), où les voix combinées ne sont jamais téléphonées, en ce moment ce sont les Murs qu’il bouscule.
Lire Daniel Bourrion, c’est aussi aller jeter un œil à ses publications en revues ou en solo, en papier et en numérique.
Merci à lui de ne pas avoir refusé cette invitation dans ce café dont j’ai oublié le nom à côté du Centre Cerise. ChG

 

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne et dernière modification le jeudi 2 mai 2013